La boîte du diable et la gavotte.
   
 

Travaux de Yann-Fañch Perroches

 

 

La boîte du diable et la gavotte.

En Bretagne, la région des Monts d’Arrée est le berceau d’un style musical méconnu : un étonnant et superbe mélange de tradition séculaire et de modernité, une véritable “ world-music ” avant l’heure, issue du croisement entre une vieille tradition de chant à danser et de “ musette ”, lui-même issu du mariage du jazz et de la tradition auvergnate !
Cadence, swing, énergie enchantent et envoûtent littéralement les danseurs dans cette superbe petite région de Bretagne où les noms des villages résonnent comme des mots magiques aux oreilles de tout musicien breton : Poullaouën, Huelgoat, Plouyé, Scrignac, Brasparts ...


Bretagne : une tradition musicale très forte

La Bretagne est une terre de musique. On y compte, surtout l’été, des festivals par dizaines dans tous les domaines musicaux : jazz, variété, classique, rock, avec cependant une nette prépondérance pour la musique traditionnelle.
Le public est connaisseur, il ne se cantonne pas à l’écoute d’un style ou genre musical.

Cet engouement des bretons pour la musique et la danse, est, semble-t-il, immémorial. Ceci explique sans doute en partie pourquoi, à l’instar de l'Irlande, la musique traditionnelle y est restée très importante et n’a pas complètement disparue comme dans beaucoup d’autres régions de France et d’Europe.
En l’an 2000 la musique traditionnelle de Bretagne se distingue toujours de celles du reste de la France par sa vitalité et son originalité.


Vitalité

La musique bretonne est pratiquée par des milliers de musiciens de tout âge.
Parmi tous ces instrumentistes, on trouve des couples de  sonneurs de biniou* et de bombarde*, des chanteurs, mais aussi des musiciens pratiquant toutes sortes d'instruments, notamment de nombreux accordéonistes diatonique.
Les bagadoù* regorgent de joueurs de bombarde et de cornemuse écossaise.
On compte aisément quelques centaines de musiciens professionnels et semi-professionnels.

* biniou : petite cornemuse bretonne
* bagadoù : formations calquées sur les pipe-bands écossais: cornemuses / percussions plus un pupitre de bombardes.
* bombarde : instrument traditionnel de la famille du hautbois mais à la sonorité très puissante.


Cette vitalité et cette originalité s’expliquent aussi en partie par le relatif isolement géographique de la Bretagne, péninsule à l’extrême ouest de la France.
Cela explique également en partie le maintien de la langue bretonne.
La plupart des danses bretonnes actuelles remontent au moins à la Renaissance.
Contrairement à de nombreuses autres régions européennes, les influences d’autres danses folkloriques plus récentes (scottisch, polkas, mazurkas, valses, quadrilles etc.) ainsi que l’acculturation due au monde moderne  s’y sont fait moins sentir.


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Les formes principales de gavotte

Carte

Pays de l'Aven :
1 - Pont-Aven
2 - Fouesnant
3 - Rosporden
4 - Bannalec

5 - Pays Bigouden
(Pont l'Abbé)

6 - Cap Sizun
(Audierne)

Pays Glazik :
7 - Quimper
8 - Porzay

Pays Rouzic :
9 - Rouzic sud
10 - Rouzic nord
11 - Bidar
12 - Crozon

13 - Plougastel-Daoulas

14- Bas-Leon
(Le Conquet)

Montagne :
15- Arre (Poullaouen)
16- Dardoup (Châteauneuf-du-F.)
17- Montagne Trégoroise

18- Montagne Noire
(Gourin)

19- Fisel (Rostrenen)

20- Pourled
(Guéméné-sur-Scorff)

21- Pontivy
(laridé-gavotte)

22- Kost-er-c'hoat




Un peuple de danseurs

On ne peut parler de la Bretagne sans évoquer la musique et les milliers de danseurs qui se réunissent chaque semaine dans les festoù-noz (équivalents des ceilis Irlandais). Il existe depuis quelques années un phénomène fest-noz et l’on danse maintenant la gavotte aussi bien à Paris, qu’à Londres ou à San Francisco !

La moindre occasion, le moindre rassemblement est prétexte à la danse.
Il n’y a pas si longtemps encore, les travaux agricoles se terminaient invariablement par des danses. Une aire à battre, un sol de maison en terre battue, le pilage de la lande pour les animaux se faisaient sous le martèlement des sabots des danseurs.
Mis à mal par la seconde guerre mondiale où les rassemblements étaient interdits, les festoù-noz furent remis au goût du jour dans les années 50. Ils perdirent en spontanéité car organisés en général à la salle des fêtes communale, avec affiche etc.
Mais ils aidèrent au renouveau, pour ne pas dire à l’explosion de la musique bretonne.
Depuis le revival des années 70, grâce notamment à Alan Stivell, il n’est pas de samedi soir ou veille de jour fériés sans fest-noz un peu partout en Bretagne.

Cette force et cette vitalité expliquent pourquoi les danses et rythmes  modernes ont été autant assimilés qu’empruntés, comme nous le verrons pour l’accordéon.



Le Pays Montagne

Les Monts d’Arrée, se situent dans le “ Pays Montagne ” en plein Centre-Bretagne. La ville de Carhaix en est la capitale géographique. Les frontières sont floues : la gavotte se danse, jusqu’à l’extrême ouest du département du Finistère et au sud-est, dans une bonne partie du département du Morbihan. Les formes varient beaucoup d’une région à l’autre, et même d’un village à l’autre. Parfois très acrobatiques ou au contraire plus "coulées", le style musical change en conséquence. Le “ style gavotte-montagne accordéon ” est bien caractéristique de cette région des Monts d’Arrée autour d’Huelgoat et correspond à une danse énergique, au tempo soutenu et néanmoins très  swing.



La gavotte

Comme les autres danses spécifiquement bretonnes, les danseurs évolent en ronde ou en chaine: homme et femme alternés, l’avant-bras du danseur passe par dessus celui de la danseuse à hauteur de la poitrine et tous deux se tiennent la main. Les flancs se touchent presque, la cohésion de la chaîne est très forte. Les mouvements concernent donc uniquement les pieds, le déplacement est assez peu important, dans le sens des aiguilles d’une montre. Il y a un appui par temps, la danse s’effectue sur 8 temps (forme de base, mais il y a de nombreuses variantes) :

G

D

G D

G

D

G

D----

------

1

2

3

4

5

6

7

8


Jusqu’au milieu du 20ème siècle environ, la gavotte montagne se pratiquait presque uniquement au son de la voix de deux chanteurs qui faisaient partie intégrante de la chaîne. Depuis l’apparition des sonos, les chanteurs se tiennent à l’écart, sur une scène qu'ils partagent en altérenance avec des accordéonistes, sonneurs en couple, groupes et même bagad.



Le kan ha diskan - chant et déchant

Traditionnellement, les airs de gavotte ont, sauf exception, deux phrases. Le kaner chante la première phrase, le diskaner l'accompagne sur les dernières notes, puis la répète seule, souvent quelques variations. Le kaner le double sur la fin puis passe à la deuxième phrase, etc. Ce phénomène de tuilage est caractéristique du kan ha diskan.
Ils emploient des gammes non-tempérés, parfois extrêmement “ exotiques ” pour nos modernes oreilles.

 

L’accordéon en Bretagne

Comme dans le reste de l’Europe, l’accordéon s’est répandu en Bretagne dans le dernier quart du 19è siècle. D’abord diatonique, il sera supplanté au début du siècle suivant par le chromatique, mais quelques régions lui sont restées relativement fidèles. Souvent les enfants commençaient au diatonique, puis dès que ses moyens financiers le leur permettaient, ils s’achetaient un chromatique. Actuellement les deux instruments coexistent partout en Bretagne.




Noces à St Dolay (Morbihan) en 1924 - l'accordéoniste était là.
 
Ci dessus, détail de la photo de famille.



Boest an diaoul - la boîte du diable

L’accordéon a été de tout temps dénigré en Bretagne, malgré et à cause de son immense succès populaire.

Il fut dès son apparition rejeté par le clergé (qui condamnait déjà les sonneurs) et les esprits bien-pensants qui lui donnèrent son surnom de “ boest an diaoul ”, la boîte du diable. Il introduisait en effet en Bretagne des danses “ kof-ha-kof ” (littéralement ventre contre ventre ), c’est-à-dire des danses en couple : valses, polkas... au détriment des danses en chaîne moins chargées de sensualité.

Les nationalistes bretons voyaient en lui un symbole de l’impérialisme culturel parisien : seuls le biniou et la bombarde étaient bretons, l’accordéon devait être banni ! Il est vrai que dans beaucoup de régions, la vogue de l’accordéon avait mis les sonneurs professionnels à la retraite anticipée et beaucoup avaient dû se recycler comme accordéonistes pour survivre.

Les puristes continuent de le considérer comme le fossoyeur des gammes et modes anciens des sonneurs et chanteurs traditionnels.
Et il ne faut pas oublier que l’accordéon, en particulier chromatique, est l’instrument ringard par excellence... Il souffre en France d’une image extrêmement dévalorisée, à cause d’accordéonistes très populaires mais au répertoire et au style hélas très démagogiques.



Musette, succès populaires et tradition

Cet important courant musical des années 20-30 est né de la rencontre à Paris des auvergnats et des italiens, agrémenté d’apports de jazz et de “ swing ” manouche.
Le musette rencontre très vite un véritable succès populaire partout en France et les accordéonistes n'y échappent pas !
A partir des années 30, en Bretagne aussi, ils sont inévitablement férus de “ musette ”.
La plupart mêlent allègrement les deux répertoires, passant sans complexe d’une gavotte à une java, une valse ou un tango.
Et c’est souvent encore vrai de nos jours.



Yves Ménez : figure légendaire de l’accordéon en style gavotte-montagne

Le cas de Yves Ménez, connu aussi sous le sobriquet de “ Pierre Min ”, est exemplaire.
Ce musicien fabuleux, dont on ne possède pour ainsi dire aucun enregistrement, a eu, a encore, une grande influence sur plusieurs générations d’accordéonistes. Il a composé de très nombreux airs de gavotte, la plupart très originaux sont immédiatement reconnaissables comme lui appartenant. Il sont devenus de véritables standards, repris par tous.

Yves Ménez a vécu à Paris de nombreuses années. Il y a appris le musette et animé de nombreux bals.
De retour en Bretagne en 1935 et fonde un “ jazz-band ”. Cet orchestre comprenait un saxo, une batterie, un banjo, comme c’est la mode dans la capitale et comme il en existe déjà de nombreux en Bretagne.
Le répertoire de ces jazz-bands propose un mélange d’airs à la mode, de danses musettes, parsemé de quelques danses traditionnelles.

Yves Ménez se met à composer de nombreux thèmes où il laisse volontiers s’exprimer toute l’influence du répertoire musette, et indirectement du jazz, tant dans la composition (chromatismes, alternances majeur-mineur...) que dans l’interprétation (rythme ternaire,  swing, triolets, syncopes...).
Cette volonté (délibérée ?) d’utiliser des procédés musicaux inaccessibles aux sonneurs ou aux chanteurs fait un “ tabac ” et de nombreux accordéonistes locaux, surtout les jeunes, adoptent son style et son phrasé. On peut sans exagérer dire que Yves Ménez est l’ inventeur du style “ gavotte-montagne accordéon ”, même si, bien entendu il n'en est pas le seul à l'origine.

Le répertoire d’accordéon chromatique bouscule quelque peu la tradition, (airs à 3 ou même 4 phrases, beaucoup d’airs en mode majeur, etc. etc.) mais le résultat est simplement génial.


 
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